
Je me suis mis au trail l’an passé, en 2014, au retour de Londres, parce que je n’avais pas d’ascensions Himalayennes de prévues à court terme. J’espère repartir dans l’Himalaya en 2016 ou en 2017 quand Lionel sera en forme après avoir récupéré de sa grosse avalanche.
Antoine (finisher en 2007), Philippe (finisher en 2013), Gérald (finisher en 2014) sont les trois gaillards ultra-trailers qui m’ont donné envie de tourner autour de ce massif dans lequel j’ai beaucoup grimpé.
L’année passée, 2014, fut consacrée à me tester sur ce genre de gros trails (1) en récoltant au fur et à mesure les 8 points nécessaires pour être autorisé à prendre le départ de l’UTMB.
Mauvaise entame début 2015 avec des petites blessures qui repoussent le début de ma préparation à fin Avril où je peux enfin démarrer un entraînement normal, Louis sera de mes premières sorties de reprise à Avoriaz.
Je vais pouvoir ensuite enchaîner 4 mois à suivre peu ou prou le plan que je m’étais fixé: 1000kms de course à pied, 35000 mètres de dénivelé positif, 1500kms de vélo.
Ou encore les trails de la vallée du Brévon en Mai, de Samoens en Juin, le Tour du Mont Blanc en 4 jours en reconnaissance en Juillet, les passerelles de Monteynard en Juillet, des sorties longues en Août dans la Lozère chez Gérald, puis sur Avoriaz avant de rejoindre la ligne de départ de l’UTMB le 28 Août dernier à 18h.
Gérald est avec moi pour sa seconde année, je vais courir pour le Rire Médecin, nos dossards solidaires ont récolté quelques 42000€ pour cette association formidable, yes !

La météo est idéale, mon équipement a été testé sous toutes ses coutures, mes coachs-copains m’ont blindé de conseils, mes tout proches sont là avec moi ou à distance, prêts à m’encourager: je ne dirai pas que j’ai la pression mais bon j’ai très envie de découvrir tout ça dans un panorama de rêve, de vivre des moments d’émotion au fur et à mesure, de passer deux nuits dehors à bourlinguer sous les étoiles, de donner de la fierté et du plaisir à mes enfants Mahelia et Matteo, à ma femme Sandrine et à tous mes amis qui vont me suivre d’une façon ou d’une autre.
J’ai toutefois délibérément choisi de ne pas mêler à la course du top 10 pour ne stresser personne…
Mes trois points d’inquiétude sont mon dos (vieille histoire) qui a eu la bonne idée de se bloquer net 10 jours avant le départ, je partirai donc lentement en en prenant soin.
Il y a mon genou droit qui pince un peu à force de le plier.
Il y a ce mental qui peut parfois trouver un peu ridicule de se mettre dans le dur alors que la montagne est belle en mode contemplatif et hédoniste.
Je n’aurai strictement aucun problème avec ces trois points faibles, j’en aurai un autre.
Sandrine, Mahelia, Matteo sont là pour le départ ainsi que Sophie, la femme de Gérald et leurs enfants tout juste arrivés de Londres.
Bonne cohue sur la ligne de départ, en plein coeur de Chamonix, 2600 au départ, plus de 80 nationalités différentes, des cadors, beaucoup de spectateurs. Vangelis et sa conquête du paradis nous chauffent les oreilles et le coeur, c’est parti….
Voilà un petit film sur lequel on nous voit partir:
Dans les premiers mètres Je croise le regard d’un pote guide, puis nous démarrons en mode footing vers les Houches où nous passons vers 19h avant le premier col. Je suis déçu de ne pas pu avoir vu Pierre qui vit à Servoz.
Je commence à manger au début de cette première montée, mes propres denrées et un ravitaillement de l’utmb.
La montée me semble pénible, mes jambes devraient me faire cavaler mais elles sont lourdes et j’ai mal au ventre…après seulement 1h30, oh my goodness !
Gérald part devant, il est de toute façon plus rapide au vu de nos entraînements, je ne le reverrai peut-être pas avant l’arrivée mais je sais aussi qu’il est diablement sujet aux problèmes digestifs. Il a combattu cela l’an passé.
L’arête des Cosmiques, que j’ai gravie plusieurs fois, est superbe au coucher du soleil. La neige du Mont Blanc s’embrase devant le dôme du Goûter et l’aiguille de Bionnassay.
19h35 Mon voisin coureur de droite n’a pas après apprécié que je salisse ses belles chaussures quasi propres, mais je vomis mon repas du midi et mes premiers et derniers ravitos en visant au mieux.
Je comprends au moins pourquoi ça n’avançait pas comme prévu…
Dans le doute, je mets dans une poubelle tout ce que j’avais mangé sur mes rations, donc en pratique je me débarrasse de tout élément solide, je n’ai plus que mon camel back avec son eau claire au goût de plastique.
21h15 Saint Gervais, ravitaillement, pas vraiment faim, mais je me force gentiment sur des trucs habituels, Gérald est passé 10mn avant.
Je croise Jérôme et Sophie qui sont venus me voir passer, très sympa….Jérôme a bouclé la TDS la veille (les 2/3 de l’UTMB) en un joli temps de 26h je crois.
21h33 Re-patratras, je re-vomis tout le ravito de Saint Gervais…ça commence à devenir moins drôle là, la montée vers les Contamines est franchement galère avec des boyaux qui se tordent régulièrement.
23h30 Gerald est passé il y a 30mn, j’arrive péniblement aux Contamines avec seulement 30mn de marge sur la barrière horaire (celle qui vous élimine impitoyablement). J’essaie de re-manger un tout petit peu, échec total….là c’est le sac à dos d’un autre gars qui en prend pour sa graine, il faut dire que les gars laissent traîner leurs affaires partout…..il est pas content !
Je me force à boire un peu de bouillon et de coca, nouvel échec…avec élégance directement dans une poubelle…le métier rentre, un trailer averti en vaut deux.
Je vomis même ce qui est liquide maintenant, ça commence à sentir le roussi…
1h34 J’arrive à la Balme, je regarde vers le haut, le col du Bonhomme, toutes ces frontales, celle de Gérald est par là haut 30mn devant moi. Je n’ai plus que 25mn d’avance sur la barrière horaire et il y a ce gros col qui arrive… Je vais voir une infirmière à qui je demande du Motilium (anti vomitif) et du Spasfon Lyoc (mon ventre me fait mal dans les descentes)
C’est un peu ma dernière chance, je reprends à boire dans la foulée et j’entame la montée vers le col que je passe à 3h30, toujours 30mn derrière Gérald….mais j’ai gardé ce que j’avais bu depuis 2h, yes !
Je remange un tout petit peu, banane, TUC….erreur fatale, aller-retour immédiat, c’est la misère à nouveau mais j’ai compris que je pouvais garder les liquides avec le Motilium
Regard nocturne, vers les Dômes de Miage, les Aiguilles de Trélatête et l’Aiguille des Glaciers.
4h33 Chapieux, Gérald a été contraint d’abandonner ne pouvant plus s’hydrater, je ne le sais pas et je ne l’apprendrai que le midi suivant, il ne sait pas que je suis là, je ne sais pas qu’il est là, cela n’aurait peut-être pas changé grand chose malheureusement.
Il a fini de superbe façon l’an dernier, chapeau bas ! Nous finirons je l’espère ensemble l’année prochaine…
Je retourne voir une infirmière à qui j’expose mon plan: du Motilium toutes les 4h, seulement du liquide, j’essaie de continuer en mode économie d’énergie en préservant dans les 30mn de marge sur la barrière horaire à chaque fois.
Elle me dit que je risque de ne pas tenir, de faire une hypoglycémie, un malaise vagal…mais ce n’est pas elle qui décide alors je me mets au ECMB, Eau Coca Motilium Bouillon et c’est reparti.
7h10 Col de la Seigne, le jour se lève, ça caille, on doit être proche de 0° avec le chill out effect, j’ai toutes mes épaisseurs sur moi, il y a des coureurs qui dorment allongés le long du chemin sans protection, je suis juste en temps mais je trouve mon nouveau rythme, la montagne est belle, la lune est pleine, je me sens de mieux en mieux, c’est bon d’être là, mon corps tourne bien avec ce régime diesel.
Antoine termine sa première nuit sur le trampoline de son jardin, il me suit à la belle étoile, sa femme va me maudire s’il remet ça la nuit prochaine, je sais que Philippe me suit aussi
9h00 Lac Combal, barrière horaire à 15mn, ça passe tout juste mais je me sens mieux, 2 bols de bouillons, 2 verres de coca, le Motilium, 2 litres d’eau sur le dos, je peux peut-être y arriver ainsi.
Le massif du Mont Blanc vu de ce côté est très différents, des voies légendaires, un accès au Mont Blanc moins classique, la Dent du Géant, Rochefort, les Grandes Jorasses
Apparaissent sous le Mont Blanc, la pointe Helbronner et son refuge Torino, souvenir de l’ascension du pilier Gervasutti de la Tour Ronde, belle face !
12h37 Courmayeur, je m’accorde 15 mn pour changer un peu d’affaires en ayant récupéré mon sac d’allègement, je repars 7mn devant la barrière horaire. J’appelle Sandrine qui m’apprend pour Gérald, moi, qui le croyais devant à une heure…, très déçu, trop déçu pour lui.
J’explique à Sandrine mes déboires digestifs et mon nouvel objectif, finir mais sans manger. Ils vont me suivre sur livetrail et prévoir ainsi mon heure de passage à Vallorcine, pour y venir me voir lors de ce dernier ravito le lendemain matin… si je tiens.
14h43 Refuge Bertone, j’en suis à mi parcours, je me sens mieux, trop mal au ventre pour manger, pas assez mal au ventre pour arrêter, je garde ce que je bois, je me sens mou mais entraîné, mon endurance est là, mon énergie n’est pas énorme mais c’est pas mal. Mon mental est inébranlable, je crois que rien ne pourrait m’arrêter.
Le refuge Bertone doit son nom à l’amitié qui liait deux alpinistes, Renzo tient le refuge en souvenir de Giorgio Bertone son ami grimpeur décédé en montagne.
Rencontre improbable avec Fabio, un italien des Dolomites avec qui j’étais sur l’ascension du Cho Oyu, un des 14 8000m, il y a 3 ans, il abandonnera 1h plus tard.
On voit distinctement le Mont Blanc s’évanouir progressivement dans notre dos, sur la gauche, quand il réapparaîtra ce sera très bon signe.
A chaque fontaine rencontrée, je m’immerge intégralement la tête, fraicheur bienvenue.
16h39 Refuge Bonatti, les Italiens n’auraient jamais conquis le K2 en 1954 sans Walter Bonatti qui du haut de ses 20 ans d’alors leur a sauvé la mise à l’époque….ils ont mis du temps, trop, à le reconnaître. Un très grand bonhomme !
Le mont Dolent nous surplombe, montagne unique car partageant sa cime avec 3 pays que je vous laisse deviner
17h44 Arnuva, je suis repassé à 30mn de marge sur la barrière horaire, mon rythme est pris, si je passe le grand col Ferret dans la foulée, je pourrai descendre vers Champex où je serai aux 3/4 de ce périple. Il y a beaucoup d’abandons à Arnuva. Il y aura au total de cet UTMB 931 abandons, soit plus de 36%.
19h55 Grand col Ferret gravi, yes, ça commence à sentir bon. Tout va bien, aucune douleur musculaire, pas de fatigue particulière, la nuit s’annonce plus douce que la première à tous égards. Je peux descendre en petite foulée vers la Suisse.
22h03 La Fouly, mes 30mn de marge sur la barrière horaire sont toujours là, je réussis à avaler 3 bols de bouillon et 3 verres de coca. Je tiens le bon bout, le plaisir monte. Ma lucidité est totale, j’élimine mes mauvaises graisses petit à petit
1h57 Champex, mes 30mn de marge sont toujours là, je ne puise pas dans mes réserves. En revanche, j’ai vu des rochers ou des troncs d’arbre se transformer en visages humains ou en animaux… Je me prends donc 10mn de sommeil, ramené à 7mn par la dame qui me réveille (la femme du gars de l’UTMB qui ferme la barrière horaire), elle veut être sure que je repasse la barrière horaire à 2h29 au plus tard. Donc 7 mn de sommeil qui font un bien phénoménal. Ces 7mn sont parmi les chiffres frappants d’un tel ultra-trail (2).
Le passage le long du lac est prodigieux avec la lune qui semble immergée en son sein, Champex est tout calme avant d’attaquer l’ascension de la bovine, antépénultième difficulté. Elle mérite bien son nom cette bovine, j’y entendrai des jurons dans toutes les langues. C’est la portion où on met le plus les mains pour grimper.
7h11 Trient, les toubibs se sont trompés, je ne ferai pas d’hypoglycémie, ni de malaise vagal, 45mn de marge sur la barrière horaire, je peux tout doucement accélérer, je regagne 50 places et je suis galvanisé par la perspective de retrouver les miens à Vallorcine dans moins de 4h. Je n’ai pas eu Sandrine au téléphone, mais je sais qu’ils me suivent et qu’ils voient que je suis toujours fidèle au poste.
Antoine termine sa seconde nuit sur le trampoline de son jardin, il a compris que je passerai quand il a vu que j’avais fait le plus dur la veille. Je vais devoir être gentil avec sa femme pour qu’il soit pardonné.
10h54 Je découvre successivement Gérald et ses deux fistons, Zacharie et Eliott qui me guettent, 400m en amont de l’arrivée à Vallorcine, classe le Gérald d’être venu, puis Mahelia apparait trop heureuse de courir à mes côtés, mon Matteo est là lui aussi, Lionel me mitraille (il est arrivé hier soir ), Sophie et Sandrine, ma charmante épouse, me guident vers le sas du point de contrôle.
Tout le monde court à mes côtés.
Je suis comme un coq en pâte, nouveau tee shirt, nouvelles chaussettes, une brique de jus d’orange bienvenue, je prends 10mn avec eux, la vie est belle.
Ils me font la surprise de me retrouver à l’amorce de la dernière montée de la tête aux vents. Je peux attaquer dans la montée, je ne crains plus rien (je vais regagner 140 places sur cette dernière portion). La belle moto de Lionel garée à deux pas est tentante !
Le Mont Blanc réapparaît plein soleil, il vient de reperdre un gros mètre à cause du réchauffement climatique mais culmine toujours à environ 4808m, Chamonix est niché en dessous, je suis léger comme une plume à tous égards.
Nouvelle surprise à la Flégère où ils ont pris le téléphérique pour venir m’encourager au dernier point de contrôle avant la descente de 8kms sur Cham, ils sont adorables.
15h48 Finir à Chamonix avec tous ces gens qui vous encouragent, tous les miens postés à différents endroits, c’est juste le bonheur, sans pression (je termine finalement avec 1h20 de marge sur la barrière horaire), en roue libre, avec Mahelia au bout de ma main et le coeur au bout des lèvres pour les derniers mètres, le soleil brille…
Le film de Lionel à l’arrivée… cliquez sur ce lien IMG_3566-2
De 15h48 à 22h45 Photo avec le Rire Médecin, immersion dans une fontaine pour me rafraîchir les pieds et sous des jets d’eau bienvenus, jus de fruits en série, plaisir de retrouver tout le monde, de voir tous mes sms, messages, douche et champagne à la maison, je recommence à picorer, tout le monde est aux petits soins, massage des pieds, je progresse doucement vers mon lit en mode ours blanc, je m’endors au milieu d’une phrase…
Je le refais l’année prochaine, c’était trop bien
(1): Ecotrail 80k – Yonne 110k – Côte d’Or 105k – Vercors 89k – Endurance Trail 102k
(2) 170 kms, 10 cols, 10100m de dénivelé positif, 45h48 mn de bonheur quasi permanent, 7 mn de sommeil, 2 levers et couchers de soleil, 4 kgs en moins, 2600 participants, 931 abandons, des milliers de sourire